Introduction : La sorcière qui préférait prendre l’avion

Photo de Rakicevic Nenad sur Pexels.com

Le trajet était très long et nous décollions de nuit. J’avais cinq ans. Mes parents essayaient de me faire dormir afin que le voyage me paraisse moins long, mais un avion c’est bruyant, ça fait peur… Je n’arrivais pas à dormir. Et soudain j’aperçois une femme, debout, au-delà de la rangée de sièges, dénouant son chignon. Un flot lisse et brillant de cheveux argentés vient glisser le long de ses épaules et jusqu’au creux de ses reins. Je ne sais ni qui elle est, ni l’âge qu’elle a, mais à cet instant précis, dans le vacarme des moteurs, je la trouve magnifique. Son image est restée gravée dans ma mémoire, comme le portait d’une bonne sorcière veillant sur moi et m’aidant à m’endormir. Une sorcière qui prenait l’avion…

Ce souvenir m’est revenu alors que je lisais le superbe livre de Mona Chollet Sorcières : la puissance invaincue des femmes. Dans ce livre, Mona Chollet nous parle de trois victimes des chasses aux sorcières du XVIe siècle à nos jours (chasses au sens propre et/ou au sens figuré) : la femme indépendante, la femme sans enfant et la femme âgée. Ces trois femmes, parce qu’elles ne rentraient pas dans le moule que voulait leur attribuer la société patriarcale, ont été mises à l’écart, moquées, torturées, et/ou tuées pendant plusieurs siècles. Elles étaient des sorcières.

« La sorcellerie, c’est surtout une histoire de violence physique et sociale, de détresses et de constructions criminelles », selon Maxime Gelly-Perbellini, doctorant en histoire médiévale. Une histoire de violence dont les victimes furent les femmes. Coupable de tous les maux auparavant, la sorcière est devenue aujourd’hui l’icône féministe ultime, le symbole des violences faites aux femmes et de la lutte contre le système patriarcal. De nos jours, face au sexisme et à l’antiféminisme, certaines, à l’instar de W.I.T.C.H (Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell) créé en 1968, se revendiquent sorcières en réaction au système patriarcal toujours oppressif.

Il n’est pas question ici de faire un « débunkage » ou de revenir sur l’intégralité du livre, ce serait trop long et peu intéressant. Lisez-le, il est abordable par toutes et tous et c’est une véritable lecture plaisir. Ce sur quoi j’aimerais revenir c’est le dernier chapitre intitulé Mettre le monde par-dessus tête. Guerre à la nature, guerre aux femmes… Un chapitre qui a fait grincer des dents la sceptique que je suis.

Déjà dans ce titre de chapitre on peut pressentir un problème à venir. La nature serait, selon l’autrice, associée aux femmes, et par opposition, on le verra dans les pages qui suivent, les hommes associés à la science. L’appel à la nature est un argument fallacieux : la nature serait par essence « bonne » et donc ce qui est naturel serait meilleur que ce qui est artificiel (ou « chimique »). Sauf que la nature n’est pas bonne, elle est. C’est tout. Dans la nature il y a des poisons, il y a des meurtres, il y a des viols, il y a de l’inceste. Penser que la nature serait par essence bonne pour nous est un biais cognitif très fort dont il faut se méfier pour ne pas se faire avoir par une rhétorique de charlatan.

Mona Chollet commence donc ce chapitre par un petit storytelling sur ses difficultés avec les sciences et les mathématiques lors de ses études, et on frôlera l’essentialisme disant que les femmes seraient naturellement moins bonnes en maths et en sciences que les hommes.

Ici on trouve le premier écueil de l’autrice, plusieurs études ayant démontré qu’il n’y avait pas de différences significatives entre les résultats des garçons et des filles dans ces matières. Par contre, il est vrai que les femmes sont moins représentées que les hommes lorsqu’on progresse dans les études supérieures ainsi que dans la recherche scientifique. Et comme Mona Chollet le suppose ce manque de femme en science a des effets de biais dans la recherche. Sur ce point je vous propose de regarder la fin de cette super vidéo (à partir de 9min15) de Léo Grasset alias DirtyBiology où il évoque ce problème avec la chercheuse Patricia Brennan qui en parle beaucoup mieux que moi.

DirtyBiology, À quoi sert un vagin ?, 5 mai 2017

Dans le sous-titre suivant La mort de la nature l’autrice parle principalement du rapport de la société industrielle à la nature, sur ce point je ne m’attarderai pas car le point de vue qu’elle défend relève plus de la philosophie que de la science ou de l’écologie. C’est plus tard que l’argumentation commence à se perdre réellement. En effet, Mona Chollet cite La femme et le Docteur Dreuf de Mare Kandre, une critique de Sigmund Freud et de la psychanalyse. Le problème ici est qu’elle va ensuite extrapoler cette critique à la médecine et à la science en général. Rappelons à toutes fins utiles que la psychanalyse, bien qu’encore pratiquée et beaucoup trop encensée en France, est une pseudo-médecine et n’a rien de scientifique, et donc ne saurait être un bon exemple pour critiquer la science ou la médecine. Les violences médicales que subissent les femmes, qu’elles soient physiques ou psychologiques, sont une réalité et il faut les dénoncer comme le dit Mona Chollet, mais, pour faire évoluer la médecine afin que les femmes soient mieux écoutées et mieux soignées, fuir la science n’est pas une bonne solution.

A partir d’ici on voit apparaitre pour de bon l’opposition présentée par l’autrice avec d’un côté la salle de travail « bruyante, violemment éclairée, avec du personnel médical qui s’agite » et de l’autre la « salle nature ». Encore cet argument de la nature bienfaisante. Suivra ensuite de longues pages où Mona Chollet idéalise et encense les guérisseuses et autres « sorcières » qui auparavant aidaient les femmes à accoucher, et ce loin des hommes. Par ailleurs elle cite Sorcières, sage femmes et infirmières de Barabara Ehrenreich et Deirdre English et rappelle qu’à cette époque-là « les médecins tiraient leurs diagnostics de l’astrologie ». Effectivement, il y a plusieurs siècles la médecine n’était pas aussi scientifique qu’aujourd’hui et c’est d’ailleurs dans ce contexte que l’homéopathie a pu naitre, mais cette pseudo-science a pu persister, malgré deux cents ans d’études montrant qu’elle n’a pas plus d’efficacité qu’un placebo, parce que certains et certaines oublient que, heureusement, la médecine a évolué vers une démarche plus scientifique.

Je ne vais pas détailler tout le chapitre car celui-ci regorge de complaisance envers les pseudo-sciences qui m’ont, je l’avoue, fait lâcher le livre lors de ma première lecture. Cependant il ne faut pas oublier que ce livre de Mona Chollet n’est nullement une publication scientifique, et que l’autrice à aucun moment ne se réclame d’une quelconque rigueur méthodique ou scientifique. C’est un écrit philosophique et militant, et si celui-ci peut conduire les femmes à se libérer des carcans misogyne produits par des siècles d’aliénation patriarcale alors je dis oui, c’est un grand livre.

Madame Chollet j’aimerai moi aussi apporter ma pierre à l’édifice. Vous le faites remarquer vous-même, les femmes ont été chassé de la médecine, les guérisseuses traitées en sorcières, les sages-femmes remplacées par des médecins hommes. Trop longtemps on nous a dit que nous n’étions pas assez intelligentes, pas assez scientifiques. On a relégué les connaissances des « sorcières » d’autrefois à des « trucs de bonnes femmes » car certaines de ces pratiques n’avaient pas de fondements scientifiques et aujourd’hui font parfois plus de mal que de bien. Alors oui, la médecine de ce temps-là n’était parfois pas plus scientifique que la magie des sorcières guérisseuses, mais la différence c’est que la science avance, et moi je refuse d’être laissée derrière.

Madame Chollet dans votre livre vous avez oublié une catégorie de sorcière : la femme de science. De ces sorcières les hommes se sont moqués, ils ont tenté de les écraser, ils leur ont volé leur travail. Lise Meitner, Grace Hopper, Rosalind Franklin et bien d’autres sont des victimes de l’effet Matilda, un bien joli nom pour expliquer le déni ou la minimisation récurrente et systémique des contributions des femmes de science, alors que leur travail est souvent attribué à leurs collègues masculins. Comme l’explique Patricia Brennan dans la vidéo que je vous ai jointe plus tôt, et comme vous le dites vous-même Madame Chollet, la science, la recherche et la médecine sont biaisées par le manque de femme. Ce biais ayant pour résultat que les femmes sont moins bien soignées, leur corps est moins connu, et leur parole peu entendue… Les femmes sont capables de mieux, et ce n’est pas en laissant la science aux hommes que nous progresserons. Battons-nous pour que les femmes de science ne soient pas effacées ! Battons-nous pour que nos filles osent la science ! Je veux mettre le monde par-dessus tête, je serais une sorcière s’il le faut ! Mais je suis une sorcière qui n’attend pas vainement que son balai s’envole, je suis une sorcière qui prend l’avion car la science le fait décoller.

Photo de ThisIsEngineering sur Pexels.com

5 commentaires sur « Introduction : La sorcière qui préférait prendre l’avion »

  1. Joli exposé d’une lecture critique que je trouver forcément pertinente, puisqu’elle défend la science.
    J’apprécie tout particulièrement la volonté de résister, de rester rationnelle et juste, de ne pas se laisser emporter, même par une cause juste, vers un dénigrement des sciences. Au contraire, les sciences seront les meilleures alliées de toutes celles et ceux qui aspirent à plus d’égalité et qui pour cela s’en emparent.

    J’aime

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