Mes seins sont une arme de destruction massive

Photo de Castorly Stock sur Pexels.com

Il est une chose que je répète très souvent aux militants et militantes, et ce quelles que soient leurs luttes : battez-vous avec les bonnes armes !

Mais alors, qu’est-ce que ça veut dire se battre avec « les bonnes armes » ? Ici j’emploie un vocabulaire guerrier à dessein car la lutte pour les droits des personnes opprimées (que ce soient à cause de leur genre, de leur couleur de peau, de leur orientation sexuelle, etc…) est un combat de tous les instants et pour pouvoir se battre avec les dominants nous devons être bien armé(e)s. Bien sûr ici je ne parle pas d’armes au sens littéral, mais bien d’armes d’argumentatives et symboliques.

De bonnes armes, ce sont de bons arguments, et de bons arguments ce sont des arguments sourcés, étayés. Sans ça, une lutte n’est rien d’autre qu’une croyance. Ainsi pour être le plus efficace possible dans la lutte, il faut veiller à bien différencier ce qu’on sait de ce qu’on croit et tenter de suspendre notre jugement un instant : 

Croire, c’est accepter une proposition sans avoir la certitude objective qu’elle est vraie. Il s’agit alors d’une opinion. Savoir, à l’inverse, c’est accepter une proposition car on a la certitude objective de sa vérité. Cette certitude doit être liée à une approche sceptique (méthode scientifique, croisement des sources…) permettant de rendre compte de la véracité de celle-ci.

Prenons un exemple classique de la lutte pour les droits des femmes : le soutien-gorge. Article de mode indispensable pour être belle, sexy et surtout désirable aux yeux des hommes, le soutien-gorge est pour beaucoup de féministes le symbole de l’oppression subie par les femmes quant à leur « féminité ». Et même si les femmes n’ont jamais brûlé leurs soutiens-gorges contrairement aux idées reçues, ce sous-vêtement reste un grand sujet de débat.

Aujourd’hui certaines optent pour le « no-bra » (sans soutien-gorge) pour diverses raisons : confort, refus des injonctions sociétales, retour au « naturel » … C’est sur ce dernier point que j’aimerais revenir, car, on l’a déjà vu dans mon premier billet qui critiquait Mona Chollet sur son argument du « naturel », l’appel à la nature est un argument fallacieux. D’autre part, ce retour au naturel est souvent accompagné de l’idée selon laquelle la pression exercée par le soutien-gorge serait un facteur favorisant le cancer du sein. On trouve d’ailleurs sur internet de nombreux articles alertant sur la dangerosité de cet article de mode si commun dans nos penderie… Et pourtant… Tout est faux…

Il n’y a pas de cause unique au cancer du sein. Cependant, il existe certains facteurs de risque tel que l’âge, la prise de pilule contraceptive, la consommation d’alcool… Sans surprise, le soutien-gorge ne fait pas partie des facteurs à risque. Par ailleurs, en 2014, une étude faisant appel à plus de 1000 femmes, n’a trouvé aucune corrélation entre le port d’un soutien-gorge et l’augmentation du risque de cancer du sein.

Il est difficile de savoir quand ce mythe liant soutien-gorge et cancer est né, mais on peut supposer que le livre Dressed to Kill : The Link Between Breast Cancer and Bras de Sydney Ross Singer et Soma Grismaijer paru en 1995 a beaucoup œuvré en ce sens. Leur théorie reposant sur le concept de « toxines » s’accumulant dans le système limbique à cause de la pression du soutien-gorge ferait hausser les yeux au ciel à n’importe quel médecin, et pourtant ce mythe a la peau dure.

Et c’est ici que l’importance de se battre avec les bonnes armes argumentatives prend tout son sens. Car oui, si le soutien-gorge a offert autrefois aux femmes la liberté de bouger à leur guise, en les libérant des corsets, aujourd’hui il est devenu un signe d’entrave et une injonction à l’uniformisation du corps des femmes vers un idéal de beauté toujours impossible. Les vêtements changent mais l’injonction reste la même. Pour l’autrice Mylène Flycka (alias Fifa) le soutien-gorge est « une dictature douce mais implacable, où les avertissements sont faits de remarques désagréables et déplacés, et la sanction est faite d’une dévalorisation du sujet » [sic].

Alors ne plus porter de soutien-gorge est-ce féministe ? En vérité comme pour beaucoup de choses, ça dépend des gens. Le “no bra”, c’est surtout la recherche de confort, comme le rappellent les humoristes Anne-Marie Dupras, Catherine Hamann et Anna Beaupré Moulounda de Projet Stérone.

Pourquoi portons-nous réellement un soutien-gorge ? Notre poitrine est-elle impudique ? Pourquoi les hommes peuvent-ils se promener torse nu et pas les femmes ? En France près de neuf femmes sur dix portent un soutien-gorge tous les jours mais à l’inverse dans les pays scandinaves : 95 % des femmes n’en portent jamais, à l’inverse, en Somalie, le port du soutien-gorge est interdit. Ça c’est un argument intéressant car il montre que le soutien-gorge est surtout culturel, or la culture peut évoluer.

Se libérer des injonctions de la société par le refus du soutien-gorge c’est possible, mais inutile d’inventer un risque de cancer imaginaire. Se battre contre le soutien-gorge avec des arguments fallacieux et pseudo-scientifiques c’est entrer en combat contre le patriarcat avec un poireau en guise d’épée. Battez-vous avec les bonnes armes ! Le débat sur le soutien-gorge est avant tout culturel et chaque femme a la possibilité de changer la perception que la société a de nos poitrines.

Alors, il n’y a ici aucune volonté de culpabiliser celles qui ne peuvent imaginer se passer de soutien-gorge. Militer pour les droits des femmes c’est militer pour les droits et le respect des choix de TOUTES les femmes. Vous êtes libres de porter un soutien-gorge tous les jours, de temps en temps ou bien pas du tout car votre corps vous appartient ! Et lorsque vous décidez de vous habiller comme bon vous semble sans vous préoccuper du regard de la société sur votre poitrine, alors vos seins deviennent une arme de destruction massive lancée contre patriarcat.

Des femmes jettent des objets symbolisant l’oppression dans une Freedom Trash Can, 1968, Bev Grant.

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