L’effet Dunning-Kruger du sceptique

Certains et certaines le savent, je modère un groupe Facebook sceptique créé par mon ami Nathan (alias Le Chat Sceptique) et qui s’appelle Les Chatons Sceptiques. Le but de ce groupe est d’aborder le scepticisme dans la bienveillance grâce à la cible de Graham (et aussi on aime les chats).

Cette expérience de la modération dans le cadre du scepticisme m’a permis d’observer un phénomène que je trouve aussi intéressant qu’embêtant et que je nommerai ici « l’effet Duning-Kruger du sceptique ».

L’effet Dunning-Kruger est un biais cognitif bien connu de l’univers sceptique. L’hypothèse de Kruger et Dunning est que les personnes moins qualifiées dans un domaine ont tendance à surestimer leur compétence. On dit qu’il y a une discordance entre la façon dont les personnes incompétentes perçoivent leur propre performance et ce qu’elle est réellement.

Le scepticisme, comme la biologie, la médecine ou encore l’histoire, est une discipline qui s’apprend, ce n’est pas une fin en soi, c’est un moyen pour se rapprocher au plus près de la vérité. Pour avoir une approche sceptique des faits il faut s’entrainer et développer différentes compétences afin d’éviter de tomber dans les biais cognitifs.

Depuis quelques années la sphère des vulgarisateurs et vulgarisatrices sceptiques a pris beaucoup d’ampleur et est maintenant connue sur les réseaux sociaux comme « la communauté sceptique ». Je ne m’attarderai pas aujourd’hui sur la définition de communauté, ni sur la question de savoir si une telle communauté, supposément uniforme, existe réellement car cette question mériterait un article complet.

Néanmoins, cette « communauté sceptique » est souvent critiquée et le 25 août dernier, le vidéaste Usul a fait un thread très critique à l’égard des sceptiques :

Usul dans son thread s’indigne du fait que les sceptiques rejettent les sciences humaines et sociales et par la même occasion se permettent de « dire n’importe quoi sans méthode ni connaissances » (sic). Il s’agit en effet d’un gros point de discorde dans les groupes sceptiques, certain.e.s membres affirmant que les  SHS sont des « sciences molles » et donc pas aussi fiables que les sciences dites « dures » (mathématiques, physique,  biologie, etc…) d’autres affirmant carrément que les SHS ne sont pas des sciences et donc que tout arguments basés sur celles-ci serait fallacieux.

Les sciences humaines et sociales (SHS) représentent un ensemble de disciplines très diverses (histoire, philosophie, sociologie, anthropologie, linguistique, etc…) étudiant les aspects de la réalité humaine sur le plan de l’individu ainsi que sur le plan collectif.

Ce qui est le plus souvent reproché aux SHS c’est qu’elles ne répondraient à aucune méthode scientifique et ne seraient donc que le résultat de l’idéologie de ceux qui les pratiquent. Bien sûr, lorsqu’on prend conscience de l’ensemble des disciplines qu’englobent les SHS il devient difficile de maintenir que celles-ci ne répondraient à aucune méthodologie, car aucun sceptique de bonne foi n’oserait vous dire que l’anthropologie ou encore la linguistique ne répondent à aucune méthodologie.

Alors les sciences humaines et sociales sont elles néanmoins des sciences comme les autres ? Peut-on néanmoins opposer la méthodologie des SHS et celle des sciences dites « dures » ? En réalité, le simple fait de parler de LA méthodologie des SHS est une erreur, car en réalité chaque discipline a une méthodologie qui lui est propre. D’autre part, penser que seules les personnes pratiquant les SHS sont biaisées (ce qui donc biaiseraient leurs résultats) est une erreur car nous sommes tou.te.s biaisé.e.s et les personnes pratiquant les sciences dites « dures » ne font pas exception.

Déjà, sans aller plus loin, on remarque qu’il y a très certainement une grande méconnaissance des sciences humaines et sociales parmi les sceptiques qui les rejettent. Or, ce que reproche Usul aux sceptiques ce n’est pas leur méconnaissance du sujet (on ne peut pas être expert en tout) mais le faits que certain.e.s se permettent, malgré leur méconnaissance du sujet, de faire de longues tirades orientées et non sourcées sur des sujets relevant des SHS.

Ce sont, le plus souvent, des personnes sensibilisées au scepticisme depuis peu de temps, or comme je le disais plus tôt, c’est une discipline qui s’apprend sans quoi on risque de tomber dans des biais cognitifs, et même lorsqu’on est aguerri.e à la pratique du doute sceptique, il ne faut pas oublier ses propres biais et se laisser pousser des ailes sans quoi on risquerait de se fourvoyer totalement.

Ces sceptiques pratiquent ce qu’on appelle l’ultracrepidarianisme, un comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets à propos desquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée. En soi, s’exprimer sur des sujets qu’on ne connait pas forcément sur le bout des doigts, c’est possible, encore faut-il apporter un peu de méthode à son discours et savoir rester humble quant à ses affirmations.

Nous voici donc devant « l’effet Dunning-Kuger du sceptique » : un sceptique (nouveau ou non) surévalue sa compétence et s’exprime de façon péremptoire.

Ce biais a deux faces très problématiques : la première est que ces personnes pensent être assez compétentes pour parler du sujet alors qu’elles ne maitrisent pas les méthodes des sciences humaines et sociales, la seconde est que face à ces sujets ces sceptiques en oublient… la démarche sceptique.

L’ironie de ce rejet des sciences humaines et sociales par ces sceptiques est que l’art du doute prôné par le scepticisme et tous les concepts de biais cognitifs proviennent des SHS elles-mêmes (la philosophie et la psychologie cognitive entre autres).

On se retrouve donc face à un problème logique : si les SHS, dans leur ensemble, sont des pseudo-sciences, alors le scepticisme lui-même repose sur des idées pseudo-scientifiques. Certain.e.s me rétorqueront que je fais un homme de paille ici et que les sceptiques ne critiquent pas toutes les SHS. C’est vrai, ils ne critiquent pas toutes les sciences humaines et sociales mais celles qui apportent des conclusions contraires à leurs croyances. On est donc bien dans un problème de biais de confirmation.

Oui il faut se méfier des conclusions qui sont contraires à ce qu’on sait ou ce qu’on pense savoir. Tout comme il faut se méfier des conclusions qui vont dans notre sens. C’est le principe même de l’art du doute. Seulement, si vous voulez vous attaquer à des affirmations émanant des SHS, ne le faites pas parce qu’elles ne correspondent pas à vos croyances ou connaissances, faites-le en vous appuyant sur la démarche sceptique et des arguments sourcés. Si vous souhaitez pratiquer le scepticisme rappelez-vous que celui-ci ne doit pas être appliqué uniquement aux conclusions qui vont dans votre sens. Être sceptique c’est aussi être capable de se remettre en question et parfois se prendre une grosse claque dans la gueule lorsqu’on se rend compte qu’on était dans l’erreur. Les sciences sociales sont des sciences au même tarif que la biologie ou la physique, il faut garder un œil critique mais aussi savoir accepter d’abandonner ses propres croyances lorsque celles-ci sont mises à mal par les études.

Pour aller plus loin je vous recommande la chaine de Patchwork qui a fait deux vidéos sur l’importance de la sociologie dans la démarche sceptique et qui a abordé la critique de Karl Popper vis à vis des SHS.

Un avis sur “L’effet Dunning-Kruger du sceptique

  1. Salut et merci pour cet article ! Je te rejoins largement et je suis contente que le problème du rapport aux sciences sociales soit de plus en plus soulevé. J’adore ce que fait la chaine Patchwork, ainsi que le site Zet-ethique.fr (que tu connais peut être aussi ?)

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