Les conspirationnistes ne sont pas des abrutis

Idiots, abrutis, imbéciles, crétins, débiles… Autant de sobriquets, souvent psychophobes, pour définir les tenants de théorie du complot. Ceux qu’on appelle « complotistes » seraient donc des personnes dénuées d’intelligence qui se laisseraient duper par des croyances farfelues. Cependant, comme souvent, la réalité est beaucoup plus complexe.

Tout d’abord, il faut différencier complot et théorie du complot, car les complots existent : des Panama Papers au Council for Tobacco Research, ces complots étaient bien réels et ont été mis à jour par des personnes qu’on nomme aujourd’hui des « lanceurs d’alerte ».

Les théories du complot, à l’inverse, sont des tentatives pour expliquer des évènements réels par l’idée d’une machination orchestrée par des individus puissant sans pour autant avoir de preuve réelle de ce complot. Le conspirationnisme constitue alors un mode erroné d’interprétation du sens de l’histoire. La différence entre complot et conspirationnisme peut s’exprimer ainsi : « LES complots existent ; LE complot n’existe pas » (Alain Goldschläger, Jacques-Charles Lemaire, Le complot judéo-maçonnique, 2005).

Le conspirationnisme devient alors un mythe politique, un récit légendaire qui explique et fourni un des clefs pour comprendre le présent. Grâce aux théories du complot, les tenants ont l’impression de constituer une grille ou le chaos des événements semble trouver une explication.

La rhétorique conspirationniste propose d’expliquer la marche universelle du monde au travers d’une succession de complots supposés de la part de dirigeants occultes. Rien n’arrive par hasard, « petits » complots ou grandes conspirations, tout est lié.

La rhétorique conspirationniste flatte les tenants, car en se donnant le rôle de « lanceurs d’alerte », le conspirationniste se dit qu’il ne croit pas tout ce qu’on lui dit, il voit la vérité cachée là où les autres ne sont que des moutons, et en révélant ses découvertes il rend service à la collectivité.

On observe d’ailleurs que le conspirationnisme ne cherche pas à convaincre mais à persuader c’est-à-dire à obtenir l’adhésion du public en jouant sur les émotions individuelles et collectives. C’est là qu’entre en jeu les documentaires conspirationnistes qui rendent « visible » la théorie par des images choc et un flot d’arguments jouant sur l’émoi et le doute. Il est alors illusoire de penser que le simple débunkage des faits suffit à combattre la propagation de ces documentaires car ceux-ci ne reposent pas sur un argumentaire rationnel et raisonnable.

Le progrès de l’instruction semble d’ailleurs assez impuissant à lutter contre l’attrait des théories du complot même les plus extravagantes, car contrairement aux idées reçues, l’adhésion aux théories du complot transcende les questions de classes sociales ou de diplômes. La sensibilité au paranormal, à l’homéopathie, à l’astrologie et aux légendes urbaines est même plus forte chez les gens ayant un niveau d’études élevé.

Cependant, il faut une étincelle pour que le feu prenne. Il s’agit d’un élément déclencheur factuel, un évènement réel et exceptionnel, qui va initier la production d’un récit « alternatif » au discours officiel. Historiquement on se souviendra des théories complotistes autour de l’assassinat de JFK ou encore de l’attentat du 11 septembre 2001, plus récemment la pandémie de COVID-19 a, elle aussi, en tant qu’évènement exceptionnel, entrainé son flot de théories conspirationnistes refusant le discours officiel.

La méfiance à l’égard du « discours officiel » provient en réalité d’une méfiance plus globale envers les institutions. D’une part, les tenants des théories du complot soupçonnent les gouvernements de contrôler certaines informations, et d’autre part iels rejettent le monopole de la Science en tant que système de croyances.

Par ailleurs, comme la production de résultats scientifiques se repose en grande partie sur les institutions, la méfiance s’étend nécessairement aux organismes en charge des recherches. C’est notamment le cas de la NASA qui est accusée d’avoir fabriqué de faux clichés par les complotistes qui nient les voyages vers la lune.

Ce « récit alternatif » circule alors via des canaux d’information informels, souvent les réseaux sociaux, qui sont tenus pour vrais car indépendants des médias traditionnels.  Ces médias « officiels », étant également considérés comme soumis aux pressions politiques à l’argent.

Cependant, il ne faudrait pas oublier que ces fameux « médias officiels » ne sont pas non plus innocents dans la diffusion des rumeurs et/ou des théories du complot.  En outre dans leur quête incessante du scoop, les journalistes et chaine d’information en continues oubli parfois les précautions élémentaires de l’enquête et relayent des information fausses comme ce fut le cas du Nouvel Obs en septembre 2012.

Aujourd’hui le cas Seralini est devenu un exemple dans le monde sceptique de la réserve qu’il faut observer face à une information sensationnelle. Le journalisme est un exercice qui se pratique dans un temps très court, alors que le scepticisme ne peut se faire que dans le temps long. C’est d’ailleurs pour ça que cet article que j’écris, largement inspiré par la polémique autour du documentaire conspirationniste Hold Up, ne sort que très longtemps après.

Pour fonctionner, les mythes politique, ces les récits complotistes relayés par ce genre de documentaire doivent désigner des « boucs émissaires ». Ceux-ci n’existent que par la volonté des leaders conspirationnistes. Qu’il s’agisse des Juifs ou des francs-maçons, ils suscitent à la fois la crainte et la fascination. Ce mythe complotiste entretient alors une rhétorique prônant l’idée une identité homogène propre à un groupe devant faire face à des personnes extérieures.

NOUS contre EUX

Pour qualifier ce phénomène, on parle « d’effet Winston Prava » en référence aux études menées par Norbert Elias et John L. Scotson. Pour ces chercheurs, la cohésion sociale se construit grâce à l’instauration de normes communes renforcées par le contrôle social. Ainsi on parvient à créer un « nous ». Les nouveaux et nouvelles arrivant.e.s non modelé.e.s par ces normes sont alors considéré.e.s comme des étranger.ère.s et sont donc laissé.e.s en marge de cette société « homogène ». Dans le cas de Winston Parva, c’est justement par la diffusion de rumeurs, de potins, de « mythes », que les dominant.e.s viennent à ternir l’image des nouveaux venus.

Le conspirationnisme constitue alors un réflexe de repli sur soi communautaire, un mécanisme de défense et de défiance contre la société et ses institutions officielles. Que « eux » se trouve être les juifs, les migrant.e.s, les noir.e.s, ou encore les francs-maçons, les reptiliens ou les illuminatis, cette rhétorique est loin d’être inoffensive, elle peut même tuer, car si elle nous rassure dans notre appartenance à un groupe social, par ailleurs elle légitime des actions violentes et les persécutions à l’encontre des boucs émissaires.

La pensée conspirationniste se base, d’une part sur l’attribution d’intentions cachées au phénomène « étincelle » afin de lui donner du sens, et, d’autre part, sur la condamnation morale des « responsables » du phénomène. Cette pensée ne va pas sans s’accompagner de peurs, d’inquiétudes, voire d’angoisses.

Les professionnels du conspirationnisme prétendent connaître ce qui se trame en secret et savent jouer sur l’émotion de leur public. Les « documentaires » conspirationnistes utilisent la peur pour capter l’attention, et donne aux spectateurs l’impression de détenir un scoop. Ainsi ils alimentent une culture de la paranoïa qui entretient un état d’anxiété constant.

Un peu de vrai, beaucoup de faux, et de l’invérifiable

Mais alors, qu’apporte ce documentaire ? Que cherche-t-il à accomplir ? Faire du fric, car il y a un business de la fausse dissidence et de la peur à exploiter et ce mille-feuille argumentatif de « on dit », nourri la confusion, la peur et l’émotion chez des personnes qui sont déjà en rejet du « discours officiel ».

Peu importe le nombre de débunkage, les convaincu.e.s ne le sont que par l’émotion et non les faits. Penser que la crédulité des adeptes du complotisme est la seule raison de l’adhésion aux théories du complot est une erreur. Ces personnes ont de « bonnes raisons de croire ». D’une part, la perte de confiance dans les « informations officielles », qu’elles soient politiques, scientifiques ou médiatiques et d’autre part, des causes idéologiques qui valident la théorie dans l’esprit du tenant car elle flatte leurs biais de confirmation.

Et donc, lorsque vous vous moquez, la théorie conspirationniste leur sert de refuge et vos actions deviennent toutes contre productives car il ne faut pas oublier que ces théories peuvent être dangereuses et mener à des drames.

Alors arrêtons de traiter les conspirationnistes d’abrutis et intéressons-nous aux causes qui font que les gens sont happés par ces théories fumeuses. L’étude des phénomènes liés au conspirationnise est très récente en sciences sociales mais mérite toute notre attention si nous voulons diffuser l’esprit critique et non le mépris.

Pour aller plus loin je vous recommande de regarder Les lois de l’attraction mentale, un documentaire de la Tronche en Biais très bien fait qui vous explique les mécanisme cognitifs en cause dans l’adhésion aux théories du complot.

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